Intérieur

Fierté

Je crois que je n’oublierai jamais le nom de cette maîtresse. C’était l’année des lignes d’écriture pour lesquelles je m’appliquais tant et du premier dictionnaire : le dictionnaire actif. Je me souviens des dessins qui illustraient les mots et qui, sans que je m’en rende compte, n’étaient pas seulement une représentation du mot mais le mot lui-même. Longtemps, en entendant le mot « avion », je voyais l’avion dessiné du dictionnaire et c’était comme ça pour tout ce qu’on me racontait, je voyais le monde à travers ces dessins aux traits grossiers et aux couleurs saturées.

 

Joie

C’est un petit garçon qui marche avec sa classe pour aller dans un parc. Il est déterminé à y arriver mais ses pas sont fragiles et maladroits. Il est accompagné de son meilleur ami et ils parlent tout le long du chemin. Il arrive tant bien que mal au parc avec le reste de la classe. Il est, et a toujours été, le plus lent, mais son ami est là pour l’accompagner, contrairement aux profs qui surveillent l’autre groupe. Tous les enfants jouent dans l’énorme parc. Le petit garçon joue aussi, il fait de la balançoire, s’amuse comme un fou avec son ami. Le temps passe et la fin de journée approche, les profs décident de réunir les enfants pour partir. Ils les appellent, tous sauf un. Lui est tellement libre et heureux de faire de la balançoire qu’il n’a pas vu ses amis se réunir près des profs qui font l’appel et comptent les élèves. Comme le petit garçon est discret et qu’il est toujours le dernier, il a tendance à se faire oublier. Après quelques heures, le petit garçon se rend compte qu’il est seul et que sa classe l’a oublié. Il sera récupéré par sa mère, morte d’inquiétude de ne pas l’avoir vu à l’école.

 

Photo de classe

Celui qui faisait le pitre et faisait rire toute la classe.
Celui qui ne parlait à personne et qui restait dans son coin.
Celle qui ne savait pas nager.
Celui qui faisait du foot.
Celui qui n’avait jamais ses affaires.
Celle qui mangeait tout le temps.
Celle qui est devenue ma meilleure amie.
Celui qui avait toujours des bonnes notes.
Celle qui faisait du tennis.
Celle qui est arrivée en milieu d’année.
Celle qui était assise à côté de moi.

 

Humiliation

Il portait des lunettes en métal et les habits de son frère. Il était assis au fond de la classe, parlait doucement, la maîtresse lui lançait des « Articule! » agacés. Ses affaires tombaient régulièrement de son cartable. Il était en retard, maladroit, un peu sale, ne regardait pas longtemps dans les yeux. Il n’avait ni gommettes pour le bon travail, ni amis. En secret, je l’aimais bien.

« On pouvait aller de la crèche à la vie active en passant par l’école et l’université comme en traversant un tunnel, persuadé que le choix avait été libre bien qu’en réalité on ait été tamisé comme des grains de sable dès le premier jour d’école, certains étaient envoyés dans la vie active pratique, d’autres dans la théorie, certains au sommet, d’autres en bas, le tout pendant qu’on apprenait qu’on était tous égaux. »

Karl Ove Knausgaard, Jeune homme

 

Sécurité

J’aimais sentir l’odeur de la laine humide de l’écharpe sur mon nez. C’est ma grand-mère qui me l’avait offerte ; elle était rose pâle, au début ça m’avait dérangé parce que tout le monde disait que le rose, c’était pour les filles et que moi, je préférais faire comme les garçons, mais il y avait une broderie dessus : des petits habits comme s’ils séchaient sur un fil à linge, ça, j’avais adoré, alors je l’arborais fièrement, avec les gants et le bonnet assortis. Une fois devant la classe, je déposais sur le porte-manteau tout mon assortiment et j’étais alors privée de cette odeur rassurante. Heureusement, il y avait la voix douce et chantante de Mme Bétrix qui me faisait le même effet. Avec elle, je me sentais totalement libre, tant qu’on écoutait ce qu’elle nous apprenait, on pouvait faire tout ce qu’on voulait. Vraiment tout ce qu’on voulait. Moi, j’avais installé sur une table inutilisée au fond de la classe, une place de jeux avec tout ce que j’avais pu trouver dans ma trousse, la gomme au milieu de la règle servait de balançoire et des crayons de buts pour le match de foot. Je pouvais laisser cette installation et les élèves venaient y jouer pendant la récré.

 

Crainte

Quand il est dans la cour du haut, il fait de petites rondes pour surveiller, il ne sourit jamais, les yeux fixes, la nuque raide. Son corps est petit, ses cheveux ras, ses vêtements gris. J’imagine sa classe en noir et blanc, les élèves droits sur leurs chaises, silencieux, une barre en métal trôner sur son pupitre.
Ma copine, qui est élève dans sa classe, dit qu’en réalité, il est très sympa, qu’il joue un rôle lorsqu’il est en dehors. Je la crois et pourtant je continue à le craindre.

 

Honte

Au cycle, ils rigolaient de moi.
J’apprenais le français et je n’arrivais pas à faire des exercices.
J’ai joué à cache-cache.
J’ai vu fumer des jeunes de 12 et 14 ans.
J’ai joué au loup garou.
J’ai tapé une fille.

 

Angoisse

Cours de français. Il apprend qu’il y a une évaluation sur un livre qu’il n’a absolument pas lu. Il ressent à cet instant un profond sentiment d’inquiétude, il n’a pas la moyenne, il commence à stresser. Son seul désir, quitter cette salle au plus vite.

 

Colère

Je le savais déjà par mon frère et ma sœur, Schopfer draguait certaines élèves. J’avais pu confirmer en voyant comment il se comportait avec Lucie, la jolie fille de la classe. C’était au cours de sciences. Nous étions debout pour disséquer un cœur de bœuf quand il a fait un commentaire sur mes jambes, qu’elles étaient sacrément belles et que je devrais mettre plus souvent des shorts comme celui que je portais. Je lui ai répondu que le directeur serait sûrement intéressé de savoir ce qu’il disait à ses élèves. Il m’a traité d’insolente, a lancé l’encyclopédie qu’il tenait dans les mains sur la table et nous avons repris la dissection.

Collectif, le 16.06.2020

Le Journal: @Histoires d'écoles

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