Échappées

« Il régnait toujours une certaine inquiétude parmi les étudiants, dis-je, parce qu’ils se trouvaient, aussi longtemps qu’ils étudiaient, dans un espace vide entre leurs parents qu’ils avaient quittés et le monde qu’ils n’avaient pas encore atteint, et parce qu’ils étaient enclins à se retourner vers leurs parents plutôt qu’à envisager le monde devant eux. La catastrophe, bien souvent, se produisait tout à coup, dans cet espace vide, au moment où ils croyaient comprendre qu’ils ne pouvaient ni retourner chez leurs parents ni aller dans le monde. »

Thomas Bernhard, Perturbation

 

 

Mots d’excuse n°1

Pendant la première heure de maths, j’ai bu une bière. Pendant la deuxième, j’ai bu une bière. Pendant les deux heures d’éducation physique, j’ai bu plusieurs bières. Et à aucun moment j’ai regretté de ne pas être en cours, j’en n’ai rien à cirer.

 

À l’horizontale

Je vais m’allonger sur mon lit pour continuer la série que je regardais hier. À midi je vais à la cuisine manger le repas que ma mère m’a préparé. Le ventre bien rempli, je retourne sur mon lit. Plus tard, je m’installe devant le PC pour jouer. Le soir arrive : exténué, je me remets au lit et regarde quelques épisodes de ma série, avant de m’endormir.

 

Inapte

Je sors par la petite porte que le concierge des casernes m’a indiquée au bout d’un long couloir. Dehors m’éblouit le soleil du matin. Le trottoir est désert, sur l’avenue les voitures roulent à vive allure en direction de la bretelle d’autoroute. Recrutement terminé, le médecin de l’armée m’a annoncé que j’étais « inapte », le mot clignote dans mon cerveau, mon corps se relâche. J’entreprends de marcher jusqu’au centre-ville. La rue est en pente, les vitrines et passants inconnus. Je traîne, j’ai tout le temps, congé pour la journée, je navigue entre l’armée et l’école, libéré de l’une, libéré de l’autre. J’arrive à l’école peu avant midi, je m’assieds sur un banc, bientôt la sonnerie, le gravier de la cour crisse sous les pas des camarades. Seul sur mon banc, je me sens loin d’eux. Je leur annonce la nouvelle, nous mangeons ensemble à la cafétéria et, quand ils doivent retourner en cours, je m’éclipse et reprends la route, comme un grand.

 

Mots d’excuse n°2

Je n’arrive pas à tenir la cadence, j’ai besoin de dormir le matin. Où est le plaisir quand on ne peut jamais se lâcher parce qu’il faut être en forme le lendemain à l’école ? Même quand je n’y suis pas, l’école me colle à la peau.

 

Je suis bien

Je me lève pour aller pisser en écoutant de la musique. Je pars manger mes Kellogg’s préférés. Je me brosse les dents. Il n’y a personne chez moi, je suis bien.
L’après-midi, je vais chez une pote et on regarde un film. Sa mère nous achète des sushis et après le film on va dormir.

 

Mots d’excuse n°3

J’ai eu envie de prolonger les vacances, de sortir de Genève qui est si monotone, de voir le mont Fuji et de visiter une ville à la pointe de la technologie. Merci de votre compréhension.

 

Arana Hills

Seize heures d’avion depuis l’aéroport de Genève, je suis à l’autre bout du monde, le jour est la nuit. Déjà la famille qui m’accueille me fatigue, j’ai quitté mes parents pour trois mois, ce n’est pas pour plonger dans le même cirque ici. Heureusement, au garage, il y a un vieux vélo. Quand je rentre de l’école, une école de garçons où on m’oblige à porter un uniforme bleu et brun, j’annonce à la mère que je pars faire un tour.

 

Mots d’excuse n°4

Il fait trop froid dans la classe.

 

Je me détends

Quand mes camarades commencent avec le français, j’arrive aux bains, quand ils ont maths, je suis au sauna, quand ils sont en cours de laboratoire qualité, je me détends, et quand ils ont terminé les cours, je rentre chez moi. Et quand ma mère me demande comment s’est passée ma journée, je réponds que c’était très dur mais très bien.

 

Arana Hills

Les rues sont larges et désertes, pas trace d’un cycliste, sur ma machine grinçante je prends à droite puis à gauche et je rejoins l’artère qui mène au carrefour d’Arana Hills. Le marquage sur l’asphalte est jaune, les villas individuelles se succèdent, bientôt les enseignes lumineuses juchées sur de hautes perches annoncent le centre commercial. C’est une bâtisse à l’allure de hangar, posée au milieu d’un parking où les carrosseries brillent sous le soleil. Au magasin d’alcool du centre commercial, interdiction d’acheter tabac et alcool avant 21 ans, cela n’empêche pas le vendeur de me fournir un paquet de cigarettes et une canette de bière.

 

Mots d’excuse n°5

Je me suis levée et habillée, mais quand j’ai vu l’heure, je suis retournée me coucher, il était trois heures du matin.

 

Arana Hills

Je sors du centre commercial, traverse le carrefour, m’installe en bordure d’un parc. En contrebas, des sportifs font des tours sur un anneau d’athlétisme. Je me couche sur l’herbe et contemple le ciel qui paraît ici plus vaste, plus profond. Je suis à l’autre bout du monde : si je creuse un trou, ici dans le parc d’Arana Hills, que je creuse encore et encore, je ressortirai de terre près de chez moi.

 

Mots d’excuse n°6

Je ne me sentais pas de rester assis pendant dix heures, de recopier ce que le prof écrit au tableau et d’interagir avec des gens que je préférerais éviter.

 

Arana Hills

Bière bue, cigarette consumée, je me lève et enfourche le vélo, je suis comme en suspension. De retour à la maison, j’écris dans mon journal de voyage : « Ce matin à la salle de gym, nous avons eu l’assemblée, comme ils l’appellent, sorte de grande messe où tous les élèves sont présents et attentifs. Les doyens et le directeur parlent chacun leur tour. Ce sont tous des frères catholiques en tunique blanche. Les élèves dans leur uniforme, silencieux, ont l’air d’élèves modèles. Mais en réalité ils ont peu de contacts entre eux et beaucoup sont seuls et ne parlent jamais en classe, comme s’ils ne connaissaient personne. Et sitôt que la sonnerie retentit, ils se dispersent sans se saluer. »

 

Mal partout

Je suis malade. Dans mon lit, j’ai mal partout et je pense à mes camarades qui font du badminton. Plus tard je me lève pour manger des tartines. Je devrais être en cours de théorie de l’horlogerie. Je pense que je loupe des cours importants, mais je m’en fiche. Et pendant le cours de matériaux, je profite de jouer aux jeux vidéo, parce que je n’ai jamais assez de temps pour y jouer.

 

Mots d’excuse n°7

J’avais de la fièvre, le genre de fièvre qui arrive quand on n’a pas fait son devoir, un devoir qu’on aurait dû faire mais qui n’est pas vraiment un devoir car il y avait du temps en cours pour le faire, un devoir chouette mais qui prend des heures, et moi je ne connais pas les heures sup’ ni le cent pour cent.

 

Parois de verre

Vous sortez de la classe du troisième étage où vous avez passé une épreuve de physique. Vous descendez les escaliers et sortez de l’école. Vous vous dirigez vers la voiture de votre ami. Avec lui vous prenez la route, il met de la musique, du rap français. Vous allez en direction de Rive, traversez la Jonction et Plainpalais. Vous tournez dans la ville à la recherche d’une place de parking, vous prenez le temps, vous finissez par trouver, dans un parking souterrain. À pied, vous marchez dans les rues de Rive et vous perdez, vous finissez par retrouver votre chemin et arrivez en avance devant la porte tambour aux parois de verre.

Collectif, le 01.07.2020

Le Journal: @Histoires d'écoles

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